Attention danger !

De nombreux organismes vivants sont toxiques. Attention, cela ne signifie pas qu’ils peuvent transmettre un venin (par une piqûre ou une morsure par exemple) mais plutôt qu’ils sont impropres à la consommation… Une telle caractéristique peut à première vue apparaître paradoxale d’un point de vue évolutif: pourquoi la sélection naturelle favoriserait-elle les individus toxiques, puisque leur toxicité ne s’exprime que s’ils ont déjà été mangés? Mais c’est sans compter sur la mémoire des prédateurs. En effet, on peut penser qu’un prédateur qui est tombé malade après avoir consommé ou goûté un individu d’une certaine espèce tâchera d’éviter d’autres individus de cette espèce à l’avenir. Dans ce scénario, il peut être avantageux pour l’espèce toxique d’être facilement reconnaissable, en arborant des couleurs vives ou des motifs spectaculaires comme chez la rainette jaguar, ou en se groupant avec ses congénères comme chez le gendarme (Pyrrhocoris apterus). On appelle cette stratégie l’aposématisme.

 

Les gendarmes, un type de punaise qu’on rencontre fréquemment en France, fournissent un exemple d’aposématisme. On pense que ces insectes ont un goût désagréable pour leurs prédateurs car ils possèdent des glandes sécrétant des molécules irritantes (d’autres espèces de punaises sont connues pour sécréter des molécules malodorantes). Dans une étude de 2003, des chercheurs ont pris des gendarmes qu’ils ont séparés en deux groupes, puis ont peint en brun les individus d’un des deux groupes. Ils ont pu alors constater que des oiseaux capturés dans la nature évitaient de manger les individus ayant conservé leurs couleurs naturelles, mais essayaient de manger les individus peints. Cette expérience ne contredit donc pas l’hypothèse selon laquelle les couleurs vives des gendarmes, associées à leur mauvais goût, leur permettraient d’être moins attaqués par des prédateurs.

 

De façon similaire, la rainette jaguar avertit, grâce à des couleurs vives et des motifs très visibles, une forte toxicité.  L’origine de ces toxines, sécrétées par leur peau, est à trouver dans leur alimentation, constituée d’insectes. En comparant plusieurs espèces de grenouilles de cette famille, des chercheurs ont pu démontrer que les couleurs les plus vives allaient de pair avec une plus grande toxicité, ce qui confirme que ces grenouilles ont adopté une stratégie aposématique. Cette association entre coloration vive et toxicité est même apparue plusieurs fois indépendamment chez les grenouilles dendrobates, dont fait partie la rainette jaguar, au cours des quelques dernières dizaines de millions d’années.

L’amanite tue-mouche est un champignon très coloré (rouge à points blancs) et également toxique (notamment pour l’homme), ce qui en fait une candidate à la pratique de l’aposématisme. Elle semble être originaire de Sibérie, et apparue aux alentours de 10 millions d’années. Elle est proche cousine de l’amanite panthère, qui lui ressemble, sans la couleur rouge. L’amanite tue-mouche fait partie des amanitacées, qui contiennent de nombreuses espèces, dont certaines sont mortelles pour l’homme, comme l’amanite phalloïde, commune dans nos régions. D’autres amanites sont des mets recherchés, comme l’amanite des Césars ou oronge. L’aspect visuel de l’amanite tue-mouche la rend assez facile à identifier, ce qui peut faire penser qu’elle constitue un exemple d’aposématisme. Cependant, les autres amanites toxiques ne sont pas autant visibles. D’ailleurs, une étude de 2006 a montré que les champignons toxiques n’étaient en général pas plus visibles que les champignons comestibles, ce qui indiquerait que l’aposématisme au sens classique n’est peut-être pas répandu chez ces champignons. Il semblerait par contre que les champignons toxiques sont plus odorants que les champignons comestibles : l’aposématisme de ces champignons passerait donc plutôt par l’odeur que par l’apparence.